Comédien-lecteur, c'est un métier

Le livre audio se situe au carrefour de plusieurs métiers de tous horizons. Book d'Oreille part à la rencontre de ces différents profils, personnages, artistes pour en savoir plus sur ceux qui, de près ou de loin, participent à la transmission de la littérature par l'oralité.

La littérature trouve sa place dans le spectacle vivant grâce à des initiatives telles que celle de Julien Bucci au sein de sa compagnie Home Théâtre.

L'équipe artistique se compose de comédiens et de musiciens professionnels qui partagent l'envie de créer des espaces de rencontre avec le public autour d'oeuvres littéraires et poétiques par la lecture à voix haute, le conte et la performance théâtrale.

La Cie Home Théâtre propose aussi des formations à la lecture à voix haute et des ateliers d'écriture destinés à différents publics (dans les cadres scolaire, socio-culturel et professionnel pour les agents territoriaux de la fonction publique).


Nous avons interrogé Julien Bucci, qui dirige cette compagnie, pour en savoir plus sur son métier de metteur en scène et comédien-lecteur :

Pouvez-vous vous présenter et décrire votre parcours professionnel ?

Après un Bac A3 Théâtre, j'ai poursuivi ma formation théâtrale à la faculté de lettres d'Aix-en-Provence. J'y ai suivi un cursus théorique et pratique autour des métiers de la scène et j'y ai rencontré de futurs compagnons de jeu avec lesquels j'ai créé ma première compagnie de théâtre en 1995 à Marseille : la Cie Kartoffeln. Dès lors je me suis consacré à concevoir des formes théâtrales mettant en scène l'objet littéraire lui-même. L'intention étant d'amener la lecture et l'écriture en des lieux différents des théâtres. En 2011, j'ai eu l'opportunité de me former à la lecture à voix haute avec Daniel Mesguich lors d'une master class riche en découvertes. J'ai suivi également des stages de conte avec Gigi Bigot, Jihad Darwich et Didier Kowarsky, m'intéressant à l'oralité dans tous ses registres. Il y a quelques années, j'ai découvert la région Nord Pas-de-Calais à l'occasion d'une tournée au sein du collectif Glossophonies (j'y ai interprété et mis en scène des poèmes et pièces vocales contemporaines). En septembre 2007, conquis par la région, je me suis installé à Lille en confiant les rênes de la cie Kartoffeln à un autre artiste. Quelques mois plus tard, j'ai créé la Cie Home Théâtre qui se consacre également à partager sa passion des mots au plus grand nombre. Ce projet est centré comme le précédent sur l'oralité mais il est associé à une recherche constante de proximité avec le public d'où le Home qui sonne véritablement comme une raison... sociale.

Quel est votre rapport général à la littérature ? et plus particulièrement à la lecture ?

J'aime envisager la langue, les mots, du côté de leur sonorité, leur musique. Tout texte comporte sa propre musique (je travaille d'ailleurs souvent avec des musiciens). Il s'agit en tant que gens du verbe (acteurs, lecteurs, conteurs...) de la sonder, de l'interroger et de la faire résonner. Il est inutile et vain de n'éclairer du texte que le propos sensé, la glose intelligente, ce qu'il faut censément en retenir... le lecteur n'a pas à agiter le sens, l'unique sens qui tourne en sens unique sous le nez du public ! Son seul travail (et c'est un sacré travail) consiste à s'approcher de la mécanique de la langue, de la voix de l'auteur, du souffle de celui qui l'a écrit. Trouver le pouls du texte, son tempo, son phrasé, bien le mâcher, le désarticuler pour mieux l'articuler, trouver des mots la tendreté même dans les phrases les plus dures. J'apprécie particulièrement le travail de Jacques Rebotier qui évoque, au sujet de sa prose (mais on pourrait en dire autant de beaucoup de langues), l'importance du "son chassant le sens, le sens naissant du son". Faire confiance à la langue de l'auteur, à une forme d'intelligence induite, le sens comme le noyau dans le fruit, caché dans la chair des mots. Notre travail consiste à trouver/insuffler le plus grand potentiel sonore à un texte et à le livrer tel quel sans le préjuger, en considérant les auditeurs comme des personnes d'emblée intelligentes qui sauront d'elles-mêmes agiter le sens, le distiller à partir du son donné. Ils ouvriront d'eux-mêmes les tiroirs à souvenirs, ils feront des associations idées, ils laisseront monter les émotions... tout ce travail revient au public, les gens du verbe n'ont pas à s'en préoccuper !! C'est par ce biais, d'abord "musical", que je défends l'approche de la lecture, c'est aussi de cette façon que je forme régulièrement des agents des bibliothèques pour le Centre National de la Fonction Publique Territoriale, en binôme avec un musicien. A titre personnel, à force de lire et de défendre des auteurs qui me touchent particulièrement, j'en suis venu, assez naturellement à m'interroger sur ma propre langue et à écrire de la poésie, genre le plus sonore d'entre les genres.

Vous arrive-t-il de travailler avec des auteurs (lectures publiques, etc.) ?

Oui bien sûr et de plus en plus, c'est manifeste depuis quelques années. Je pense qu'il s'agit d'un tournant important dans la démarche de la Cie Home Théâtre. Nos dernières créations ont toutes été des commandes d'auteurs : Crime à la page 13, polar mettant en scène des personnages de polar, a été commandé à Marie Némo (comédienne-auteur qui travaille régulièrement à la compagnie), Au pilon ! (que j'ai écrit) est un monologue qui met en scène le désherbage en bibliothèques, Un soir à Babel a été un exercice particulièrement réjouissanten terme d'écriture, les 3 comédiens (Sophie Boissière, Marie Némo et moi-même) ont été également les 3 auteurs de cette fiction faisant l'hypothèse d'une société totalitaire où le livre a été totalement éradiqué (clin d'oeil à Fahrenheit 451 de Ray Bradbury). Prochainement, j'envisage de mettre en voix et en ondes un recueil de poèmes que je viens d'écrire.

En tant que comédien, avez-vous déjà pensé à participer à l'adaptation d'une œuvre littéraire en audio  ?

Je l'ai un peu fait mais plutôt en tant que producteur. J'ai dirigé un projet passionnant à Marseille qui s'appelait Ceux qui sont là. C'était une adaptation théâtrale et radiophonique d'un roman d'Amadou Hampâté Bâ (L'étrange destin de Wangrin) découpé en 9 épisodes. Chaque épisode (d'environ 1h) était présenté une fois par mois sous forme de lecture musicale dans des espaces publics de Marseille puis diffusé dans un format audio sur les ondes de la fameuse radio Grenouille. J'aimerais investir plus souvent ce média et produire des créations sonores et littéraires. Mais je ne sais pas trop comment financer de telles productions, viabiliser ce genre de projet, il me manque un savoir-faire d'éditeur. A titre personnel, j'aimerais être sollicité en tant que comédien pour des lectures audio mais assez souvent ma voix, médium, cadre mal avec des stéréotypes qui malheureusement perdurent dans le milieu audiovisuel : on préfère en général les voix à la Dussolier, très graves, quasiment dans les talons !

Pour en savoir plus :

Le site de la compagnie Home Théâtre

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