Rituel d'écouture #5 : Julie

Quatre questions à un audio-lecteur. Une expérience marquante de première écoute, les petits moments de loisirs qui accompagnent la lecture, un rituel d'écoute original, Book d'Oreille s'intéresse aux habitudes des amateurs, fans et autres accros des livres audio. Aujourd'hui, c'est Julie qui nous fait part de ses habitudes de lecture.

Quelle a été votre première expérience des livres audio ?

Cela remonte aux cassettes que j'écoutais quand j'étais enfant, de L'Ile au trésor de Robert Louis Stevenson à Pierre et le loup qu'on nous faisait écouter en maternelle, en passant par Le Petit Prince lu par le merveilleux Gérard Philippe. Ainsi, dès le départ, l'écoute était pour moi en étroite liaison avec l'imaginaire, l'aventure, le fantastique.
Après l'enfance, je n'ai plus rien écouté jusqu'à mes études en hypokhâgne où je me suis mise aux podcasts, notamment les 2000 ans d'histoire de Patrice Gélinet. J'avais alors l'impression d'être privilégiée car je détenais une nouvelle façon de travailler qui était basée sur l'écoute, et que personne dans ma classe n'utilisait. Puis, je me suis mise à la littérature audio grâce à mon père qui était malvoyant.

Quel est votre rituel d'écoute ?

Je ne suis pas de celles et ceux qui aiment le livre audio pour la mobilité ou la polyvalence qu'il autorise. Je suis incapable d'écouter un livre en faisant autre chose. Pour écouter un livre audio, il faut que je sois chez moi, au calme, allongée, mais pas à moitié endormie : je ne m'en sers pas pour trouver le sommeil. Il y a en fait la même solennité dans mon écoute que dans ma lecture papier. Pour moi le livre audio revient à la nature même de la littérature qui n'est autre que la beauté de la langue. Ainsi, Flaubert estimait son écriture une fois qu'elle était passée par l'épreuve du "gueuloir" : il lui fallait entendre ses propres phrases pour se rendre compte de leur harmonie. Pour moi, écouter un livre, c'est un peu lui faire passer la même épreuve, tester son harmonie.
La seule fois où j'écoute de la littérature en étant distraite, c'est le samedi de 18h à 19h lors de l'émission "Ca peut pas faire de mal" de France Inter où Guillaume Gallienne lit des classiques de la littérature. Mon grand plaisir est alors d'essayer de deviner qui est l'auteur des textes lus.

Quel est votre meilleur souvenir d'audio-lecture ?

En 2001, ma sœur m'avait emmené au Théâtre des Salins à Martigues écouter Fabrice Lucchini lire des extraits de Voyage au bout de la nuit. J'étais éblouie, j'avais 11 ans, je ne comprenais rien, je ne savais pas si c'était le talent de Lucchini ou l'écriture de Céline mais quelque chose me paralysait soudainement.
Aujourd'hui, je crois que mon livre audio préféré, ce sont les Nouvelles Orientales de Marguerite Yourcenar, lu par Christian Gonon (Gallimard - Écoutez Lire). La voix d'un lecteur doit pour moi ne pas être trop caractérisée, ni être trop neutre : elle doit épouser les mots sans s'effacer derrière eux, c'est un travail complexe. De même, je ne suis pas une grande fan des livres audio "fanfare" où les bruitages, la musique, les changements de voix forment pour moi un ensemble divertissant mais qui finit par éluder le texte. La voix de Christian Gonon consacre pleinement le texte de Yourcenar, qui déborde de poésie et d'inventivité. Un exemple de la beauté fantastique de ce texte : dans la nouvelle Comment Wang-Fô fut sauvé, un vieux peintre arrêté par l'Empereur chinois et proche de l'exécution, se sauve en peignant une mer qui prend vie et l'emporte au loin.

Quel conseil donneriez-vous à un nouvel audio-lecteur ?

Je donnerai plutôt des conseils à ceux qui n'ont jamais écouté de livres audio et qui hésiteraient à franchir le pas. Je saurais déjà que cela ne va pas être simple de les convaincre. Il faudra d'abord écarter les préjugés du livre audio comme n'étant conçu que pour les retraités, les aveugles, les dyslexiques... Pour pouvoir estimer que le livre audio est un objet culturel comme un autre : il concerne tout le monde et une fois essayé, on ne peut plus s'en passer. C'est comme aller au cinéma pour la première fois : qui peut dire en sortant : « je n'y retournerai plus » ? Je dirais que le livre audio n'a rien à voir avec le livre papier, donc il est inutile de me parler de la sensation qu'on a quand on tient un livre ou de l'odeur des pages pour me convaincre que le deuxième est mieux que le premier. Le livre audio, selon moi, c'est une porte vers quelque chose d'intangible, qui constitue une pause dans la vie quotidienne, un temps d'arrêt où peut surgir la beauté, l'imaginaire, la poésie. C'est surtout un moyen de s'approcher de la littérature par l'oralité, la sonorité des phrases, le léger tintement des mots qui s'entrechoquent. Dès lors, pourquoi s'en priver ?


Julie a 23 ans et est en Prépa ENA. Elle fait partie de l'association "La Voix Aux Chapitres" dont elle a été la Présidente de commission du jury lors du "Prix des Vallons" des deux dernières années.

Illustration : Flaubert et son "gueuloir" (Cabinet du pavillon de Croisset)

 Ajouter un Commentaire

Anti spam : veuillez renseigner le résultat de l'addition cité ci-dessous.