Jacques Frantz : de De Niro au livre audio

Pour Book d'Oreille, le chroniqueur Olivier Delaporte est allé à la rencontre de Jacques Frantz, interprète de livres audio, connu en tant que doubleur de Robert De Niro, Mel Gibson et John Goodman.

Retranscription de l'interview audio :

Olivier Delaporte : Nous avons rencontré cette semaine Jacques Frantz, il est comédien mais c'est aussi une voix importante du livre audio. Pour mémoire, il avait lu l'an dernier Limonov d'Emmanuel Carrère. Nous l'avons rencontré lors d'une séance d'enregistrement et je vous propose de partager avec nous cet échange plutôt cordial.

Lecture : « J'aimerais savoir ce qui a eu lieu entre vous, même si ce n'est ni le lieu ni le moment. Demande le lui à elle. Je l'ai fait. Ah... »

Olivier Delaporte : Bonjour Jacques Frantz, merci de nous accueillir, nous sommes dans les studios des éditions Sixtrid, qu'êtes-vous en train d'enregistrer ?

Jacques Frantz : Je suis en train d'enregistrer un texte absolument magnifique d'un auteur que j'ai découvert grâce à Arnaud Mathon (fondateur de Sixtrid) qui est un auteur espagnol qui s'appelle Arturo Perez-Reverte dont j'ai enregistré déjà un autre roman qui s'appelle Le peintre de bataille. Et là c'est un livre qui s'appelle Le tango de la vieille garde.

Olivier Delaporte : C'est un polar ?

Jacques Frantz : Ah, bonne question ! Elle est pertinente. Si vous voulez, c'est un auteur qui mélange les sciences humaines et les réflexions philosophiques. Ce texte là est plus proche de l'espionnage que du polar.
C'est l'histoire d'un danseur mondain qui est sur un paquebot avant la guerre et l'histoire se déroule sur 50-60 ans. Il rencontre des femmes, c'est un grand séducteur. Ça va d'une plongée dans l'univers sordide des bas fonds de Buenos Aires pour découvrir l'essence réelle du véritable tango, jusqu'à une histoire d'espionnage avec des italiens au moment de la prise du pouvoir par Mussolini à Monte-Carlo, ça se continue par un tournoi international d'échecs - parce que Reverte est un passionnée d'échecs.
Enfin je vais pas vous dévoiler l'histoire parce qu'à ce moment là je serai obligé de rentrer dans des révélations qui risquerait de couper l'intérêt pour l'intrigue. Mais il y a un support romanesquetrès fort et cela se greffe évidemment sur tout un ensemble de réflexions sur la vie, l'existence, etc.

Olivier Delaporte : Alors, ce en sont pas vos débuts en tant que lecteur de livres audio, cela fait déjà quelques années...

Jacques Frantz : Oui, j'ai déjà épinglé quelques fleurons. (rires)

Olivier Delaporte : Comment vous travaillez alors ? Est-ce qu'un éditeur vous contacte en vous disant, voilà, j'ai pensé à vous pour lire ce livre. Comment ça se passe ? Vous le lisez avant ?

Jacques Frantz : Ah bah oui, forcément. Je le lis avant, en tout cas, je lis le début, un gros premier tiers, pour savoir quel est le ton, quelle est l'atmosphère, quelle est la manière dont je vais aborder le texte. Faut être très humble vous savez, comme pour tout d'ailleurs. Il faut arriver à restituer la couleur avant le propos, il faut arriver à donner aux gens l'impression que c'est eux-même qui sont en train de lire. C'est un peu comme si vous lisiez les yeux fermés. C'est à dire qu'il faut arriver à générer les images, les sentiments et les sensations données par l'auteur. Il faut faire preuve d'attention, je dirais même qu'il faut avoir une sur-concentration qui est assez fatigante. Au bout de 2-3 heures de studio, vous avez fait cinquante pages, pas plus. Il faut réussir à décortiquer et à rester en même temps très simple, pas grandiloquent du tout, ne pas trop jouer, ne pas trop interpréter... C'est une gymnastique très spéciale mais que moi, personnellement, j'adore parce que quand vous avez à faire à un grand auteur comme Reverte, on est vraiment payé.

Olivier Delaporte : Pourtant quand vous dîtes, il faut donner l'impression à l'auditeur que c'est lui qui lit, malgré tout, le comédien a quand même une importance, c'est quand même une valeur ajoutée ?

Jacques Frantz : Ah, le sujet est vaste aussi. La valeur ajoutée a d'intérêt que dans le non ajout de la valeur. Je dirais que plus le comédien arrive à s'effacer derrière ce qu'il a à faire, plus, paradoxalement, il est rien présent. Vous voyez, c'est un système inverse : plus il la ramène, plus il s'étale, moins il a d'intérêt et moins on l'écoute, surtout pour une lecture romanesque. Si c'est une lecture d'échange, de dialogues ou de poésie, c'est totalement différent, ce n'est pas du tout la même démarche.

Olivier Delaporte : Alors, vous disiez tout à l'heure que vous lisiez environ un tiers du livre. Est-ce que vous repérez des passages... Comment vous arrivez à trouver le ton ? Qu'est-ce qui vous donne des indications ?

Jacques Frantz : Il faut se laisser aller au départ, il ne faut surtout arriver avec des idées préconçues. Et tout d'un coup, vous le sentez, ça se déclenche, il y a une alchimie qui se crée. Vous êtes marqué par un sens qui vous importe plus qu'un autre par rapport à la pensée de l'auteur, par rapport à la couleur qu'il a voulu donner à son roman, à l'atmosphère qui doit s'en dégager et vous savez que c'est ça vers lequel il faut aller et ne jamais perdre de vue.

Olivier Delaporte : Est-ce qu'en cours de lecture il vous est arrivé de dire « non, là, je ne lis pas comme il faudrait » ?

Jacques Frantz : Oui. Il n'y a pas longtemps, juste avant que vous arriviez là, j'ai lu une page et je me suis dit, mais est-ce que je suis pas totalement dans le faux sens ? Je me suis rendu compte qu'il y avait deux pages qu'il fallait que je lise simplement en les murmurant, et que ça prenait tout sons sens. Avant j'étais dans une espèce de relation normale sur le plan sonore et c'était beaucoup moins intéressant. En fait, à un moment donné l'auteur lui même le signalait et je ne l'avais pas bien senti, je l'avais pas bien vu, donc j'ai tout refait.

Olivier Delaporte : J'ai une question sur l'interprétation. Par exemple, quand vous jouez au théâtre, il y a les réactions du public, il y a une ambiance qui se dégage de la salle et qui va peut-être influencer plus ou moins votre jeu. Ici vous êtes face à un micro, il n'y a pas forcément de public dans la lecture d'un livre audio mais en même temps, vous vous le représentez d'une certaine manière, vous vous représentez UN auditeur.

Jacques Frantz : Oui, mais ce n'est pas la même chose. Je me représente un auditeur comme - enfin ça c'est mon obsession personnelle d'acteur - quand je joue sur un scène de théâtre, j'utilise ce qu'on appelle le « syndrome du trou de la serrure ». J'essaie de dire les choses à une seule personne à la fois en parlant à tout le monde. J'essaie de faire en sorte de donner l'impression de parler à quelqu'un tout doucement pour lui expliquer des choses et en réalité, c'est tout le monde qui comprend en même temps. Ça, c'est parfaitement l'équivalent de ce que vous faites quand vous êtes seul devant un micro.

Olivier Delaporte : Une dernière question, comment expliquez-vous que le livre audio n'arrive pas encore à s'imposer ? Pendant des années, on a dit que le livre audio ne s'impose pas parce que les gens tiennent au support papier, puis on s'est aperçu que l'argument ne tenait pas étant donné le livre numérique s'impose. Donc ce n'est pas un bon argument pour expliquer que le livre audio reste marginal. Est-ce que vous, vous avez une explication ?

Jacques Frantz : D'abord, il n'est pas prouvé que le livre numérique s'impose. Le livre papier restera toujours chez moi LE livre, c'est à dire, l'obsession ultime, ne serait-ce que dans un rapport je dirais presque sensuel. Ensuite, je trouve que vous êtes sévère avec le succès du livre audio parce que, ne serait que ici, ça n'arrête pas, il y a quand même des grosses commandes. Évidemment, ça n'a pas la surface d'un livre papier bien sur. Parce que peut-être justement, il y a ce fait que la personne qui va lire le livre peut être vécue comme un écran, un interface de trop entre le rapport intime, entre le lecteur et ce qu'il lit. C'est possible que cela vienne de là.

Olivier Delaporte : En gros, vous avez l'impression que le barrage, c'est peut-être la voix du comédien...

Jacques Frantz : C'est pour ça qu'il faut élaborer un « module de croisière » qui soit le plus humble possible tout en étant d'un exigence totale et absolue au niveau du sens de ce que l'on dit. Il y a une chose avec laquelle l'interprète ne peut pas s'amuser à tricher, c'est aller vers ce qui est porteur de sens et faire passer ce sens à l'auditeur. La couleur, l'atmosphère, cela viendra naturellement avec le sens.

 

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